LES
VOILIERS
Jusqu'en 1904, les armateurs normands et bretons
n'expédièrent à Terre-Neuve que des voiliers.
1°) Le bateau.
Pendant longtemps, les navires armés pour la Grande
Pêche étaient gréés en goélettes (« goélettes à
hunier » ou « goélettes franches »), en
« bricks » ou « bricks-goélettes ».
La flottille locale de Saint-Pierre et Miquelon
comprenait même quelques « ketchs » et « cotres ».
Les premiers, les armateurs qui avaient des sécheries
sur le French Shore et qui devaient transporter un
personnel et un matériel considérables pour leur
exploitation furent amenés à augmenter le tonnage de
leurs bâtiments et, par suite, à modifier leur gréement
de manière à le rendre plus maniable. C'est alors
qu'apparurent les premiers « trois-mâts »,
parmi lesquels le « Président »,
trois-mâts barque, appartenant à M. Revert de
Saint-Malo, fut longtemps et à juste titre renommé.

Mais les « trois-mâts barques », comme,
d'ailleurs, les bricks et bricks-goélettes, se
comportent mal au mouillage à cause de leur grand
fardage, qui accentue leur mouvement de roulis. Aussi
furent-ils progressivement abandonnés et ne
trouvons-nous plus maintenant que des « trois-mâts »
et des « quatre-mâts goélettes » ou « latins »
ainsi que quelques « goélettes à huniers ».
Les élégantes « goélettes franches »,
excellentes marcheuses, bien voilées ont complètement
disparu à l'heure actuelle. C'étaient, pour la plupart,
les meilleures goélettes de la flottille saint-pierraise
qui venaient, hiverner a Saint-Malo.
Les « goélettes à hunier » de Saint-Malo
ont une jauge moyenne de 180 tonnes, celle des goélettes
franches oscillait entre 60 et 70 tonnes au maximum,
tonnage qui semble bien faible pour effectuer la
traversée de l'Atlantique au mois de mars ; il faut
reconnaître, toutefois, qu'elles semblaient, en général,
se comporter parfaitement par mauvais temps.
Les anciens « bricks » et « bricks-goélettes »
jaugeaient en moyenne 100 à 120 tonnes et la majorité
des goélettes coloniales de 40 à 60 tonnes. Le tonnage
moyen des « trois et quatre-mâts » varie
de 300 à 400 tonnes ; le moins fort jaugeant 179 t. 02,
le plus fort 488 t. 76.
À
part quelques unités provenant d'achats effectués à
l'étranger (Angleterre et Portugal), les voiliers
terre-neuviens sortent, pour la plupart, des chantiers
de La Houle (Cancale), Saint-Malo, La
Richardais, sur la Rance, et Kéiïty-Paimpol.
La construction de Saint-Malo et, tout particulièrement
celle de La Richardais, semble, à juste titre,
avoir la préférence des armateurs qui en apprécient la
robustesse et le fini. Les autres chantiers énumérés
ci-dessus, jouissent, d'ailleurs, également d'une
excellente réputation et, actuellement, les commandants
des stationnaires français sont unanimes à constater
dans leurs rapports de fin de campagne, la solidité et
les qualités nautiques des voiliers, comme aussi les
améliorations considérables réalisées d'année en année
dans le sens de l'hygiène collective et de
l'habitabilité de ces bâtiments. Tels sont les bienfaits
de l'application intelligente des prescriptions de la
loi du 17 avril 1907 et du règlement du 21 septembre
1908.
Un
grand pas a été fait dans le sens d'une amélioration des
conditions matérielles de l'existence des équipages.
Toutefois, sur beaucoup trop de bateaux encore, les
louables efforts de l'armement n'ont pas été secondés
par les marins. Il en est trop encore qui sont
rencontrés sur les bancs dans un état de malpropreté
indescriptible. On peut même dire que ceux qui sont
véritablement bien tenus en cours de campagne ne
constituent qu'une exception ; et, cependant, est-ce une
coïncidence, ce sont toujours les bateaux les mieux
tenus qui font les meilleures pêches. Ces navires sont
entièrement construits en bois ; ils ne sont pas doublés
en cuivre, mais leur coque est bravée et calfatée
jusqu'à flottaison lège, puis recouverte de deux ou
trois couches de peinture sous-marine. Leur quille en
orme ou en chêne est protégée par une fausse quille de 8
à 10 centimètres d'épaisseur.
Les
pièces principales, étrave, contre-étrave, étambot,
carlingue, sont en chêne, ainsi que le bordé de carène.
Le bordé des œuvres mortes est en orme, celui des ponts
en pitchpin. Chaque barrot est consolidé dans la cale,
par une courbe en fer galvanisé.
Le
beaupré, les mâts et les pièces principales de la mâture
sont en pitchpin, les autres en bois rouge (pin
d'Oregon). La cuisine et l'infirmerie sont placées sur
le pont, en arrière du mât de misaine.
Les
voiliers possèdent, en outre, deux constructions
mobiles, qui servent à la préparation de la morue. Le
parc avant ou grand parc, situé derrière la cuisine, est
spécialement réservé à la morue qui vient d'être
débarrassée de ses viscères ou « ébréguée »
; il comporte un compartiment destiné à empêcher le
poisson de s'en aller au roulis et un caillebotis qui
permet l'écoulement de l'eau de mer. A sa partie
supérieure est disposé un étal. Le parc arrière ou petit
parc, placé en avant du mât d'artimon, est utilisé pour
ramasser la boette, d'où le nom de parc à boette qu'on
lui donne souvent.
A
tribord et à bâbord, des parcs avant et arrière sont les
chantiers ou bers sur lesquels reposent les doris,
retournés et emboîtés les uns dans les autres, par
groupes de 3 ou 4 ; ils sont maintenus en place par des
« cabans ». Il nous semble
nécessaire de décrire sommairement l'aménagement
intérieur d'un voilier pêcheur. Qu'il soit trois-mâts ou
goélette il est toujours divisé en trois parties
distinctes qui sont, de l'avant à l'arrière :
a)
le
poste avant, affecté au logement des hommes d'équipage ;
b)
la
cale à morues ;
c)
la cambuse et la chambrée.
Le
poste d'équipage laisse encore, sur la majorité des
voiliers pêcheurs, beaucoup à désirer. Trop souvent,
encore, il est encombré, obscur, humide, mal odorant et
sale ; il est, en outre, parfois trop exigu et mal aéré.
Le mât de misaine qui le traverse, en général
sensiblement en son centre, vient encore diminuer
l'espace disponible. Ajoutons que, sur quelques bateaux
déjà anciens, on y fait encore la cuisine.
A
bâbord et à tribord tout autour du poste, sont placées
les cabanes sur deux rangs superposés.

Remerciements : JF Le Roux Officier des pêches en 1972
Ces postes ne
sont, trop fréquemment, séparés de la cale à morues que
par une simple cloison, de sorte qu'il y règne une
humidité persistante ; sur certains bâtiments même,
cette cale s'ouvre directement, par une large porte, sur
le poste, y déversant son odeur et son humidité. Cette
porte est destinée à permettre, par mauvais temps, la
communication entre l'arrière et l'avant ; mais il
faudrait en rendre la fermeture hermétique et ne
l'utiliser qu'exceptionnellement.
Par contre, sur les voiliers de la Société fécampoise «
La Terre-Neuvienne » l'armement avait témoigné d'un réel
souci d'améliorer le sort de l'équipage qui, au lieu
d'être relégué à l'extrême avant, occupait à l'arrière
du grand mât, l'entrepont, surélevé d'une demi-dunette
et aménagé en logements vastes et bien aérés.
La
cale à morues s'étend de la cloison du poste qu'elle
refoule sur l'extrême avant, à celle de la cambuse. Elle
est divisée par des bardis longitudinaux qui empêchent
le chargement, poisson ou sel, de se déplacer par gros
temps. La cambuse, bien aménagée en général, qui donne
sur la chambre arrière et dont le subrécargue, le
capitaine, le second ou le saleur conserve la clef.
Quant à la chambre, plus confortable, moins encombrée,
mieux aérée, éclairée et surtout mieux entretenue que le
poste, elle est occupée par le capitaine, le second, le
patron dépêche, le saleur, le mousse et quelques patrons
de doris, choisis. Tout autour sont disposées les
cabanes individuelles qui, le plus souvent, ne sont pas
généralement superposées. Le capitaine possède,
généralement, dans un angle de cette chambre, une cabine
particulière, dans laquelle se trouvent sa couchette, le
coffre à médicaments, les instruments de navigation et
ses objets personnels.
Enfin, sur quelques bateaux plus vastes et plus
modernes, la chambre arrière est remplacée par un carré,
sur lequel s'ouvrent des chambres à deux couchettes
affectées aux principaux de l'équipage. Des soutes à
biscuits, à lignes, à voiles, occupent, en général,
l'extrême arrière du bâtiment.
Trois voiliers de Terre-Neuve, les trois-mâts les « Raymond »,
« Saint-Charles » et « Saint-Georges »,
possédaient une chambre frigorifique leur permettant
de conserver une provision d'appât suffisante pour
pêcher pendant trente jours ; cette chambre était située
sur tribord dans l'entrepont avant ; la chaudière était
située à bâbord.
En
somme, il n'a pas été, sauf en ce qui concerne la
sécurité et l'hygiène de l'équipage, apporté
d'améliorations réelles aux voiliers terre-neuvas. Les
trois-mâts et les quatre-mâts ont remplacé les goélettes
et les bricks, mais là s'arrête le progrès ; toutefois,
la plupart des voiliers sont munis de moteurs de
guindeau à essence ou à pétrole de 9 à 15 CV. Ces
moteurs reviennent, montés à bord, à 15.000 francs
environ ; ils rendent les plus grands services, car ils
permettent d'appareiller rapidement, soit pour changer
de mouillage, soit pour aller chercher un doris
sous-venté. Toutefois, ils sont malheureusement en
général si mal entretenus qu'ils deviennent
inutilisables en fort peu de temps.
Par contre, nous ne trouvons qu'un seul voilier mixte le
« Bassillour » de Saint-Malo ; il
est vrai que les conditions spéciales de la pêche sur
les bancs ne nécessitent pas un moteur, et,
d'autre part, que la cargaison n'est pas si
périssable qu'elle ne puisse supporter une traversée un
peu plus longue. Les avantages du moteur ne
compenseraient donc pas ici les frais occasionnés
par son achat, son entretien et son fonctionnement.
Un autre voilier malouin, le « Capitaine-Guyomar »,
était pourvu d'un moteur à huile lourde qui a été
débarqué comme inutile.
Des essais de « T. S. F » ont été, à
diverses reprises, faits sur des voiliers, mais, à
quelques heureuses exceptions près, n'ont donné aucun
résultat intéressant. L'éducation des jeunes capitaines
serait à compléter sur ce point. On ne compte
actuellement qu'un trois-mâts de Fécamp qui soit pourvu
d'un poste récepteur ; deux autres du même port ont un
poste d'écoute radiotéléphonique.
Les voiliers de Grande Pêche, en raison de prix élevé
qui, variant de 60 à 85.000 Fr. en 1913, est passé à 480
et même 600.000 francs (« barre en mains»)
en 1925, n'appartient que tout à fait
exceptionnellement en propre à un seul armateur. Ils
sont le plus fréquemment la propriété d'actionnaires
faisant ou non partie de la famille de ce dernier, ou
celle de puissantes sociétés d'armement. L'une de ces
dernières « La Morue Française», possède
la moitié des voiliers de Fécamp et arme de nombreux
navires à Saint-Malo ; elle contrôlait, en outre, une
notable partie des goélettes coloniales.
Le
prix actuel de la construction en bois devient quasi
prohibitif ; on ne construit plus de voiliers et les
armateurs qui veulent augmenter leur flotte ou remplacer
une unité disparue, en sont réduits à acheter des
bâtiments d'occasion en France ou à l'étranger. C'est
ainsi, qu'à Saint- Malo même dont les chantiers ne
pouvaient, à l'ordinaire, satisfaire à toutes les
demandes, il n'a été mis à l'eau, en tout et pour tout,
qu'un seul trois- mâts, au cours de l'année 1925.
2°) Composition des
équipages.
L'équipage des voiliers qui varie de 24 hommes sur les
goélettes à 36 hommes et plus sur les 3 et 4 mâts,
comprend :
1
capitaine ;
1
second ;
1
lieutenant ;
2
novices ;
1
mousse ;
1
cuisinier ;
des
« «dorissiers » et « bulotiers »
dont le nombre varie suivant le tonnage du bateau.

Les fonctions délicates de saleur et trancheur sont
toujours remplies par des officiers, lieutenant, second,
même capitaine. De même que les chalutiers, les voiliers
de Fécamp comprennent dans leur effectif une grande
majorité, environ les 4/5 de marins originaires du
quartier, particulièrement du Syndical de
Saint-Pierre-en-Port, le 1/5 restant est composé
d'inscrits de Granville, Saint-Malo, Dinan et
Saint-Brieuc. Ce sont ces mêmes quartiers qui,
concurremment avec Cancale et Paimpol assurent
l'armement de tous les voiliers de Granville, Cancale,
Saint-Malo, Saint-Servan, Saint-Brieuc, Paimpol,
Lorient, La Rochelle et Bordeaux.
Ce
sont eux qui fournissaient également les équipages des
goélettes coloniales et les graviers du French Shore et
de Saint-Pierre-Miquelon. Il est à remarquer, en fait,
que les seuls quartiers bretons qui fournissent les
équipages de Grande Pêche sont eux-mêmes des quartiers
d'armement, exception faite, toutefois, de Dinan, dont
les inscrits sont cependant renommés. Par contre, les
marins du Finistère viennent peu à la Grande Pêche, dont
la technique diffère trop de celle à laquelle ils sont
accoutumés ; ils ne lui fournissent que des chauffeurs
ou soutiers, des ramendeurs et quelques patrons ou
avants de doris.
On
ne s'improvise pas terre-neuvas ; le métier exige un
long apprentissage, un sang-froid, une endurance et une
accoutumance peut communs; c'est pourquoi on ne saurait
trop exagérer la gravité de la crise de main-d’œuvre qui
menace, actuellement, d'arrêter l'essor magnifique de
notre industrie des grandes pêches. Ce n'est un secret
pour personne et l'on se rappelle, à ce propos, les
polémiques suscitées par l'intention prêtée aux
armateurs fécampois de recruter des équipages
norvégiens, que les capitaines ont éprouvé cette année,
de graves difficultés dans la formation de leurs
équipages.
En
vue de former des avants de doris, chaque navire a le
droit d'avoir, en plus de son équipage normal, deux
hommes supplémentaires, à condition que ces deux
derniers soient âgés de moins de 18 ans.
3°) Le matériel et les
méthodes de pêche.
Suivant les lieux de pêche et les circonstances, nos
pêcheurs emploient les « sennes » ou les
« trappes » (à la côte), les « lignes
à main », les « lignes de fond ou
harouelles », les « lignes flottantes »
et « faulx ».
Les
sennes.
Lorsque nous jouissions encore d'un droit de pêche
exclusif sur le French Shore, nos nationaux établis sur
la côte est de Terre-Neuve, se servaient de grandes
sennes pour capturer les bancs de morues qui
fréquentaient ces parages.
Les sennes à morues étaient de vastes filets de 200
mètres de long, sur 30 de chute, dont la manoeuvre
nécessitait au moins 8 hommes dont un maître de senne,
montés sur de fortes embarcations dites « chaloupes de
sennes». Un décret du 2 mars 1852 fixait la dimension de
leurs mailles (pas moins de 0,048 entre nœuds au carré)
et interdisait de les déborder autrement qu'au moulinet
et sans jamais déborder à terre.
Aucun armateur ne pouvait obtenir la concession
simultanée pour le même bâtiment, de places sur les
côtes est ou ouest de l'île et seuls les bateaux de 112
tonnes et au-dessus pouvaient armer deux sennes ; les
bateaux de jauge inférieure, ayant un équipage de moins
de 30 hommes, n'en pouvaient armer qu'une.
En
fait, les sennes n'étaient employées que sur la côte
est; dans les établissements de la côte ouest la
présence des grands fonds, en rendait l'usage
exceptionnel. Même sur la côte est, elles ne servaient
qu'au début de la saison dans les derniers jours de
juin, alors que la morue se déplace par bancs très
étendus. On les rentrait au mois d'août (vers le 15, en
moyenne) pour faire place aux harouelles et lignes à
main.
Les
trappes.
Ce
sont des filets beaucoup plus compliqués que les sennes,
faisant en moyenne 120 mètres de long sur 24 de chute,
avec mailles de 0,05 ; une autre pièce de filet formant
un carré de 30 mètres de côté en constitue le fond ;
enfin une troisième pièce, dite « conduite» sert à
diriger le poisson dans la trappe elle-même.
En
somme la trappe peut être comparée à une maison ayant un
plancher et pas de toiture, avec une porte au milieu
d'un des côtés. Ces filets, véritables établissements de
pêche, étaient mouillés à l'ouverture des baies. Ils
avaient une valeur pêchante considérable. Leur manoeuvre
nécessitait l'emploi de 2 chaloupes. D'origine
norvégienne. ils avaient été adoptés de bonne heure par
les Terre-Neuviens ; seuls nos armateurs, sous la
pression de leurs maîtres de sennes, s'y montrèrent
longtemps réfractaires ; nos pêcheurs protestèrent même
contre leur usage, prétendant qu'elles les gênaient dans
l'exercice de leur industrie, et le Gouvernement de
Terre-Neuve, faisant droit à leurs plaintes, en interdit
par une proclamation en date du 1° juin 1926, l'emploi
par ses nationaux sur les côtes du French Shore.
Les
lignes à mains
Ce sont de simples lignes lestées au moyen d'un plomb de
700 grammes et terminées par deux ou trois hameçons
amorcés au moyen d'une des boettes saisonnières (hareng,
capelan, encornet).
Chaque pêcheur est muni de deux de ces lignes qu'il
jette à droite et à gauche de son doris les abaissant et
les soulevant alternativement, jusqu'à ce qu'il sente
une résistance. Ce procédé est assez fatigant et ne
permet d'employer qu'un très petit nombre d'hameçons ;
mais, comme la morue est ferrée, le nombre des captures
est relativement élevé. D'un usage courant parmi les
pêcheurs établis sur le French Shore, il est encore en
faveur parmi les Portugais, quelques navires américains,
et surtout parmi les pêcheurs en warys de Saint-Pierre
et Miquelon.
Les
lignes de fond ou harouelles.
Ce
sont les seules usitées sur le banc par les voiliers
français. Sur une ligne de 120 à 130 mètres et d'environ
4 millimètres « de diamètre, on greffe, de brasse en
brasse, des « avançons » ou « empis »
ou « pilles », de 1 mètre de long et
de 1 millimètre]/2 de diamètre, portant à leur
extrémité un hameçon ou « hin », en
acier, de fabrication anglaise, norvégienne ou
française, il y a ainsi de 60 à 70 avançons par pièce de
ligne. Chaque doris reçoit 24 pièces de lignes ; à
mesure qu'une pièce est gréée et boëttée on la love
clans une grande manne en osier qui peut contenir 12
pièces ajustées bout à bout.
Un
doris emporte donc 2 mannes de lignes, 2 ancres, 2 orins
et 2 bouées destinées à tendre le « tentils »,
2 « escouffes » et 5 avirons.
Il
paraît nécessaire, avant d'aborder la technique de la
pêche aux lignes de fond, de dire ici quelques mots du
« doris », que nos pêcheurs
emploient pour effectuer les « tentils »,
c'est-à-dire pour tendre leurs lignes.

Les doris sont de petites embarcations de 15 pieds de
long légères, à fond plat et qui ont des qualités
nautiques si remarquables qu'on en a retrouvé après de
violentes tempêtes flottant encore intacts ; chacun
d'eux a un équipage de deux hommes,

un
patron et un matelot dit « avant de
doris ». C'est en 1865 que les doris
empruntés aux américains ont fait leur apparition à bord
des goélettes Saint-Pierraises ; ils ont remplacé
rapidement l'ancienne chaloupe du banc massive et
montée par 6 ou 7 hommes, dont la perte arrêtait net
toute la pêche de la goélette qui n'avait plus qu'à
rallier le port. Aujourd'hui, qu'un doris, monté par 2
hommes vienne à se perdre, la pêche n'en est pas
entravée et la perte en hommes et en argent est beaucoup
moins sérieuse.
Les tentis sont effectués par des fonds variables, 100
mètres en moyenne. Cette opération commence vers 17
heures. Elle demande environ deux heures quand la mer
est calme, mais la durée peut en être augmentée par la
distance et le vent ou les courants contraires.
Au
début de la pêche et même parfois au cours du voyage, le
capitaine tire au sort entre les patrons de doris, les
tentis ou aires de vents, qui déterminent le secteur
dans lequel chaque doris devra tendre ses lignes sans
empiéter sur celui du voisin.

Pendant que l'avant de doris nage, le patron guide
l'embarcation sans s'écarter de son aire de vent et
après avoir mouillé sa première bouée au vent, jette ses
lignes en ayant soin de tendre, soit avec le courant
pour lui, soit en travers du courant mais jamais courant
debout, afin d'éviter l'embrouillage des lignes. Quand
tous les tentis sont effectués, le navire pêcheur semble
être le moyeu d'une roue dont les lignes orientées
N.-NE., S.-N.-O. Etc. constitueraient les rayons.

La
bouée mouillée le plus près du navire, s'appelle « bouée
du bord », la plus éloignée, « bouée du
bout »
Pendant les premiers jours qui suivent le mouillage, les
dorissiers commencent à filer leurs lignes à une
distance d'environ 100 brasses du navire; mais peu à
peu, les détritus jetés du bord en se décomposant
empoisonnent l'eau et chassent le poisson, ou plutôt,
semble-t-il, attirent colins, chiens de mer et surtout
le requin groënlandais, plus connu des pêcheurs sous le
nom de « peau calle », « d'apocalle »
ou de « marache de fond », et
grand destructeur de morues. Force est donc de
s'éloigner d'avantage. Les lignes restent mouillées
toute la nuit et ne sont relevées que vers 4 heures du
matin. Ceux des doris qui pourront regagner le bord aux
allures du vent arrière ou du largue, prennent d'abord
leur bouée du bord ; les autres vont chercher leur bouée
du bout et liaient leurs lignes en s'approchant du bord.
Cette opération demande de 4 à 5 heures suivant le temps
et l'abondance de la pêche ; elle nécessite parfois deux
voyages quand la morue donne.

Les pêcheurs, rentrés à bord, prennent le dîner,
préparent la morue, puis après une copieuse collation,
réparent leurs lignes et les « boëttent »
à nouveau pour retourner quelques heures après,
effectuer un nouveau tentils.

Que
la brume fasse son apparition, ou que la tempête se
lève, le retour à bord ne s'effectuera pas sans
difficultés, ni même sans dangers, le doris ne pouvant
plus retrouver son bâtiment partira en « dérive »
sur le banc, jusqu'à ce qu'il soit rencontré par un
autre navire ou puisse atterrir à Terre-Neuve ou à
Saint-Pierre. Pour peu que cette situation se prolonge,
on juge dans quel état se trouvent les deux dorissiers,
transis de froid et mourant de faim. Il a fallu suppléer
à l'insouciance des pêcheurs qui partaient dans leurs
doris sans vivres et sans eau ; c'est à quoi a pourvu le
règlement d'administration publique, en date du 21
septembre 1908 qui prescrit que chaque doris de pêche
doit avoir à bord un compas, deux gaffes, deux écopes,
cinq avirons, un cornet de brume, au moins 4 kil 500 de
biscuit, et 6 litres d'eau contenus dans des caisses
étanches. Ces prescriptions sont à peu près observées ;
par contre, il n'existe pas de systèmes pratiques pour
permettre aux dorissiers de se cramponner plus
facilement à leur embarcation en cas de chavirement,
accident assez fréquent, dû à ce que parfois, lorsque la
pêche est abondante, les doris sont chargés à couler bas
; les pêcheurs sont, en général, opposés à l'adoption
des filières dans lesquelles les lignes s'engagent quand
il y a du courant et qui sont, dès lors, considérées
comme nuisibles.

Pour réduire au minimum les pertes de doris, il est
prescrit à tous les voiliers pêcheurs de
s'approvisionner de torches fusées ou autres artifices
permettant par temps de brume de signaler leur position
et de les faire rallier. Quand les conditions de temps
le permettent, les doris restent à la mer ; on file à
l'arrière une longue aussière de la grosseur d'un grand
bras en chanvre, la « sabaille »
sur laquelle ils viennent s'amarrer. A cet effet, on
greffe sur la sabaille, toutes les 5 brasses environ,
deux oeils sur lesquels ils frappent leurs bosses
lorsqu'ils ont opéré le déchargement de leur pêche.
Les lignes flottantes.
Les lignes flottantes ou les lignes entre deux eaux,
sont semblables aux lignes de fond, mais elles sont
soutenues à leurs extrémités par des bouées et de 2.5
mètres en 25 mètres par des petits flotteurs fixés avec
un bout de ligne très fin de 3 à 4 mètres de longueur.
Ces lignes sont supérieures aux lignes de fond lorsque
le poisson séjourne à des hauteurs variables, pendant la
saison du capelan, entre autres. Elles se recommandent,
également, lorsque le temps fait défaut pour tendre
convenablement les harouelles.
La faulx
La
faulx n'est autre chose qu'une ligne terminée par un
poisson en plomb, pourvu de deux crochets en forme
d’hameçon.
On
imprime à l'engin un mouvement de va et vient, semblable
à celui de la faulx ; il descend ainsi au milieu des
bancs de morues que sa vue n'effraie pas, puis on le
remonte brusquement, accrochant à droite et à gauche, le
poisson par une partie quelconque du corps. Pour ce
faire, il est indispensable que le bâtiment conserve une
petite vitesse. Le mouvement incessant de la faux rend
ce mode de pêche très pénible. D'aucuns reprochent à cet
engin de blesser un grand nombre de morues qui sont
perdues sans profit pour personne. Le même reproche sera
adressé à la « turlutte », employée
pour la pêche au maquereau, mais cet argument mérite
d'être retenu, la fécondité prodigieuse des morues les
protégeant contre tout mode de pêche trop intensif. En
fait, on ne l'emploie que quand le capelan fourmille, et
que la morue, gavée, remonte à la surface et ne touche
plus à l'appât dont elle est le plus friande. La faulx
vient alors suppléer à l'appât dédaigné. Ce genre de
pêche ne dure, chaque année, que 10 jours au maximum, et
cela même suffirait à faire justice de l'action
destructrice qui lui est reprochée.

La Boette.
Que l'appât fasse défaut au début ou au cours de la
saison de pêche, et voilà son rendement gravement
compromis, c’est la question capitale, celle d'où dépend
souvent le sort de la campagne.
Malgré sa « voracité légendaire », la
morue se montre assez capricieuse, elle montre un goût
prononcé pour certains appâts, alors qu'elle dédaigne
les autres et, encore ces appâts préférés, faut-il les
varier périodiquement , elle est d'autant plus
capricieuse que la nourriture est plus abondante.
Les appâts les plus couramment employés par nos pêcheurs
sont : le « hareng », le « capelan »,
« l'encornet » et le « bulot »
; ils boëttent également parfois, avec le « pitot »,
sorte de grosse moule à chair rosée ; on a vu également
employer, avec plus ou moins de succès la « pieuvre
salée », le « maquereau », le « chien
de mer frais ou salé », « l'éperlan »,
les « entrailles de morue », les « coques »
et les « moules salées », et même
accidentellement la chair de certains oiseaux de mer.
Epoque et mode de
pêche.
Les
voiliers expédiés pour les bancs, par les ports de la
métropole, quittent la France au début de mars
(Saint-Malo) ou vers le 15 du même mois. Seuls les
retardataires partent en avril. Certains estiment que
les pêcheurs auraient tout intérêt à laisser passer,
avant de prendre la mer, la période de l'équinoxe ; ils
font observer que les voiliers qui ont, ainsi su
attendre, arrivent souvent sur les bancs avant leurs
camarades qui, depuis le début de mars, épuisent en
vain, leurs forces à lutter contre les coups de vent.
Les départs se font, en général, par petits
groupes de 4, 6, 8, 10 navires à la même marée.
Les Malouins et les Servannais, toutefois ont conservé
la vieille tradition du « Grand départ ».
Les voiliers, remorqués hors des bassins, dès
qu'ils ont complété leur armement, restent plusieurs
jours en rade, attendant des vents favorables, et
à la même date, à la même heure même on peut
assister des vieux remparts à l'appareillage de la
majorité de la flottille.
La
traversée, souvent très dure en raison des coups de vent
d'Ouest cl de Nord-Ouest, fréquents à cette époque de
l'année, dure de 10 à 15 jours avec vents favorables ;
d'autres bateaux moins favorisés ne sont pas encore
parfois au bout de ce temps, sortis de la Manche ; ceux
là ne « banquent » que quatre à six
semaines après avoir quitté la France, quand, encore,
leurs avaries ne les obligent pas à aller relâcher dans
le Barachois. En fait, les navires mettent en moyenne,
trois semaines pour couvrir les 2.250 milles qui
représentent la distance du continent aux bancs de
Terre-Neuve.
Tous les voiliers naviguent en observant la méridienne
pour obtenir la latitude, et à l'estime en longitude.
Quand ils pensent être arrivés dans le voisinage des
bancs, ils commencent à sonder et c'est encore en
sondant , au cours de leur déplacement sur les bancs,
qu'ils rectifient, par la suite, leur position.
A
bord des voiliers, dès le départ, les hommes sont
répartis en deux bordées et, pendant la traversée, la
bordée de quart apprête les doris et les agrès pour la
pèche, de manière à pouvoir commencer à travailler dès
l'arrivée au mouillage.
Quelques jours avant d'arriver, le capitaine préside au
tirage au sort, entre les floris, des tentils ou aires
de vent qui constitueront le secteur dans lequel chacun
d'eux devra tendre ses lignes, sans empiéter sur celui
du voisin. Chaque floris conserve le même tentils
pendant toute la durée de la pêche. Puis les équipages
des doris moulent les lignes.
A
l'approche du Bonnet-Flamand, qui est situé, dans l'Est
du Grand Banc, les capitaines profitent, en général,
d'une belle journée, pour déverguer et rentrer les
voilures de route, qu'ils remplacent par les voilures
préparées spécialement pour le séjour sur le Banc, et
résignées, sous le nom de « voiles de battture ».
Ces voiles sont enduites d'un mélange de graisse et
de goudron clair très chaud qui les préserve de
l'humidité persistante engendrée par les brumes qui
règnent sur les bancs ; de plus, pour diminuer le
fardage de leur bâtiment et restreindre les roulis très
gênants, lors du débarquement et de l'embarquement des
doris, les capitaines ont, en général, l'habitude de
dépasser leur mat de perroquet, qui va rejoindre sur la
drôme la mâture et les vergues de rechange.
Les navires mouillent généralement, en arrivant clans
l'est du Grand Banc par des fonds de 36 à 40 brasses de
préférence sur le « Plalier », afin
de pouvoir rapidement s'approvisionner en bulot. Dès le
retour des doris bulottjers, on boette les lignes, et la
pêche commence sous la direction du capitaine ou du
subrécargue ou maître de pêche s'il y en a un à bord.
Aussitôt que les doris, revenant de lever leurs lignes
ont accosté le long du navire, la morue est lancée sur
le pont au moyen d'un instrument nommé « piquois »
sorte de tige pointue en fer, légèrement courbée et
fixée sur un manche en bois. C'est à ce moment que le
poisson est compté. Puis après avoir amarré leurs doris
à la sabaille, aussitôt le dîner terminé, chacun
commence à « ébreailler » les
morues qu'il a prises, les ouvrant de l'anus à la gorge.
Cette opération qui porte le nom d' « ébrayage
» constitue le début de la série des opérations qui
sont nécessaires pour assurer la conservation de la
morue jusqu'à son débarquement en France ou à
Saint-Pierre et Miquelon.
La
morue est fixée par la tête sur un instrument désigné
sous le nom de « piqueuse », qui est placé
dans un trou sur la lisse du navire, à laquelle il est
maintenu à l'aide d'une corde pour éviter qu'il ne tombe
à la mer. L'opérateur, au moyen du couteau piqueur, fend
la morue de l'anus à la gorge pour en retirer les
intestins ou « breuilles » qui sont jetés
à la mer et les foies ou rogues qui sont mis à part,
pour être traités.

L'opération suivante, le « décollage »
consiste à détacher la tête du corps de la morue en la
frappant rudement sur une cheville appelée «
guillotine ». La langue est mise à part pour
être salée, quant à la tête elle-même elle est, ou bien
jetée à la mer ou bien conservée pour la nourriture de
l'équipage.
Puis, vient le « tranchage ».- Le poisson
ébreuillé et étêté, est jeté dans le parc avant, à
portée de la main du « trancheur » qui se lient
devant l'étal. Ce dernier, de sa main gauche, recouverte
d'une mitaine de cuir, saisit le poisson par l'oreille
et,' avec le couteau spécial dit «couteau
trancheur » le fend jusqu'à la queue d'un seul
coup, en conservant assez de chair sur le dos, pour que
les deux parties, une fois ouvertes, semblent ne faire
qu'un seul et même poisson plat. Il coupe ensuite
l'arête dorsale ou « nau » à quelques
nœuds au-dessus de l'anus, et enlève la partie
supérieure de cet os dont l'inférieure est conservée,
pour donner plus de fermeté au poisson.

Pour rendre le produit plus blanc, plus présentable, il
convient de le débarrasser de toutes les impuretés, et
en particulier du sang resté sur les oreilles ainsi que
sur la partie enlevée de l'arête. On se sert, à cet
effet, d'un outil spécial dit «cuillère à énocter
» qui ressemble à une gouge de menuisier et avec
laquelle on presse sur l'arête pour en faire sortir le
sang. Cette opération constitue l' « énoctage
» et est confiée à des mousses ; ou novices qui portent
le nom d' « énocteurs ».
La
morue tombe alors dans de grandes bailles remplies d'eau
de mer constamment renouvelée au moyen de la «
pompe à morue > ou les mousses sont chargés de
la laver. Il est indispensable pour obtenir un bon
produit que cette opération du « lavage » soit conduite
avec le plus grand soin. Le poisson doit être lavé,
gratté et brossé, particulièrement aux places où le sang
coagulé aurait pu se ramasser (collet et partie de la
raquette qui reste adhérente au poisson).
La
morue est alors affalée dans la cale par un panneau
spécial, au moyen d'une dalle. Elle passe aux mains du
saleur.
Salage du poisson à
bord.
Le
salage est la plus importante de toutes les
manipulations que subit le poisson à bord, car c'est
d'elle que dépend presque exclusivement particulièrement
expérimentés. Il faut avant tout poser, en principe, que
toute la pêche doit être salée le jour même et qu'il ne
faut pas que le poisson passe, la nuit sans avoir été
nettoyé.
Deux méthodes sont employées pour saler la morue :
1°)
Le salage en saumure dans un récipient étanche, employé
aux Etats-Unis, en Ecosse, en Hollande et en Belgique et
pratiqué jusqu'en 1918, par les pêcheurs de Dunkerque et
de Gravelines qui fréquentaient les côtes d'Islande.
Seuls quelques chalutiers Boulonnais semblent être
restés fidèles, pour une partie de leur pêche à ce mode
de conservation qui permet d'offrir à une certaine
catégorie de consommateurs un produit plus cher, sans
doute, mais plus finement préparé.
Pour préparer la morue par ce procédé, on procède de la
façon suivante: les morues pêchées sont divisées en
trois catégories, "grosses, moyennes et
petite " et l'on ne prépare ensemble que des
morues de même taille. Elles sont saignées, ouvertes, en
laissant l'arête à droite, lavées, brossées
soigneusement et tordues (spoulées) pour en faire sortir
tout le sang. Elles sont ensuite mises en tonne et
salées en saumure en leur faisant épouser les formes du
baril et en les entassant jusqu'à 25 et 5O centimètres
au-dessus du baril. On laisse reposer le tout 48 heures,
pendant lesquelles la morue se tasse, puis on met le
couvercle en place ; quelque temps après, on la lave à
la brosse et on la repaque en sel sec dans des tonnes
soigneusement étanchées. Cette seconde opération a lieu
soit à bord, soit à terre.
2°)
Le salage en arrimes au sel sec ou en grenier, qui
permet au poisson de s'égoutter et de perdre ainsi le
sang qu'il peut encore conserver après le lavage. C'est
ce dernier mode qui a prévalu chez nos Banquais
(voiliers et chalutiers). Lorsque le poisson est bien
préparé, il donne un produit de conservation plus
durable et meilleur pour l'exportation dans les pays
chauds.
La
morue soigneusement lavée est affalée au moyen d'une
glissière, dans la cale où se tient le saleur. Ce
dernier se saisit du poisson, le frotte de sel, et le
dispose à fond de cale, tête contre queue et queue
contre tète, en lits que séparent des couches de sel.
Au
bout de deux ou trois jours, quand le poisson a égoutté
convenablement on procède à l'arrimage, en commençant de
préférence par l'arrière du navire; on l'empile, la peau
en dessous en faisant successivement alterner une couche
de poisson et une couche de sel, en ayant soin de saler
d'avantage les parties charnues. La morue doit être
étendue très soigneusement en arrimes afin d'éviter que
ne se forment des plis qu'il serait très difficile de
faire disparaître lors de la préparation définitive et
qui nuiraient à son aspect. Il importe surtout de
répartir uniformément le sel sur chaque couche la
conservation du poisson, aussi n'est-elle confiée qu'à
des spécialistes de poisson, en proportion de son
épaisseur. Un excès de sel le brûlerait trop peu, le
rendrait doux et nuirait à sa conservation.
Aussi est-il d'usage constant de tenter quelques
expériences de salage sur une petite quantité de poisson
de façon à déterminer le poids du sel devant être
employé ; les résultats obtenus servent à guider le
saleur pour le reste de la cargaison. On a remarqué
qu'un bon salage, exige presque toujours une quantité de
sel équivalente au poids du poisson à saler. (Les
fécampois comptent 150 tonnes de sel pour 200 tonnes de
morue). Les norvégiens emploient de 50 à 70 kilos de
sel, suivant la grandeur, l'épaisseur et la quantité de
graisse par 100 kilos de poisson nettoyé.
La
morue reste ainsi arrimée, soit jusqu'au jour de la
livraison en France, soit jusqu'au jour du débarquement
à Saint-Pierre et Miquelon. Elle est alors désignée sous
le nom de « morue verte » ou de « morue
au vert ».
Les grands voiliers de Fécamp et de Saint-Malo restent,
généralement, pendant toute la campagne sur les lieux de
pèche et ne débanquent qu'en septembre pour rentrer en
France. Les voiliers plus petits, viennent, en général,
à Saint-Pierre en juin pour s'y ravitailler et y livrer
leur première pêche. Quant aux chalutiers à vapeur, à
l'exception des plus grands d'entre eux, notamment des
chalutiers à mazout type « Edouard Walleau »
qui font toute la campagne sur les bancs, ils font, en
général, quatre ou cinq voyages à Saint-Pierre. La morue
débarquée dans cette colonie, et qui n'est pas destinée
à y être séchée, est transbordée sur des voiliers
dénommés « chasseurs » qui la
ramènent en France.
Ces navires apportent à Saint-Pierre les quantités
considérables de sel, nécessaire au salage de la morue.
Ces sels proviennent principalement de Cadix et Iviza
(Espagne) et Setubal (Portugal), Trapani (Italie), Turks
islands (Antilles) ; on emploie également, les sels
égrugés de Port-de-Bouc, des Salins d'Hyères, de
Saint-Louis-du-Rhône, e t c… mais ils sont moins
appréciés que les précédents, encore que certains
capitaines les préfèrent à tous les autres, car ils sont
très purs, et contiennent une forte proportion de
chlorure de sodium. (C'est ce sel qu'emploient de
préférence les saleurs Scandinaves.).
La
morue acquiert à leur contact une belle fermeté et une
blancheur éclatante forte appréciée sur le marché.
Enfin, nos Salines de l'Ouest fournissent également une
partie du sel utilisé par nos pêcheurs. On emploie de
préférence un sel très gros, car nos saleurs reprochent
au sel fin de donner souvent un aspect particulier au
poisson qui semble alors « brûlé par le sel
», ce qui peut nuire à sa vente, les gros cristaux, au
contraire, se dissolvant plus lentement et agissant
d'une manière moins brutale sur les couches
superficielles, l'aspect du poisson est alors plus
agréable.
La
morue, comme tout le poisson salé, est sujette à des
accidents qui sont dûs soit à des actions chimiques —
par exemple à l'oxydation des matières grasses qui
entraîne leur rancidité — soit à l'action d'organismes
vivants : champignons et bactéries.
Les sous produits
1°)
L’huile.
A
bord des voiliers, où la place est mesurée, les foies
soigneusement triés sont jetés dans des barriques à «gueule
bée » dites « foissières » ou « fussières »
amarrées debout à l'arrière des navires ou placées près
des parcs à morues. Ces barriques sont de simples
bordelaises dans le fond supérieur desquelles on a
pratiqué une ouverture de 0 m. 20 à 0 m. 25 de longueur
sur une largeur un peu moindre, suffisante pour
permettre l'introduction des foies tout en les empêchant
de se déverser au roulis. L'huile produite par le seul
tassement monte à la surface; quand il y en a une
quantité suffisante, on la transporte dans des barriques
qui sont descendues dans la cale aussitôt que remplies.
L'huile ainsi obtenue avec des foies parfaitement sains
est très limpide, légèrement rosée et n'a que peu
d'odeur, elle est seule utilisée en pharmacie, encore
lui fait-on subir diverses opérations pour la blanchir
et l'épurer, la débarrasser de ses corpuscules et de
toute odeur. Elle est dite purifiée, mais perd, dit-on
en même temps que sa couleur, certaines de ses
propriétés thérapeutiques.
2°)
Les rogues
Sur beaucoup de bateaux subsiste la déplorable habitude
de rejeter à la mer, la rogue, masse compacte des œufs
de la morue contenus dans deux poches longitudinales
formées chacune d'une membrane légère. Celte pratique
est d'autant plus regrettable, que nos sardiniers qui en
font une grande consommation comme appât en sont réduits
à en importer de Norvège, d'Allemagne et d'Angleterre
des quantités considérables.
A
bord des voiliers, les rogues, .quand on les recueille,
sont salées et mises en sacs, jusqu'à l'arrivée en
France. Elles sont alors, par les soins de l'armateur ou
des groupements acheteurs, repaquées en barils.
3°)
Les langues et noves.
Les langues, sorte d'adhérence au bas de la mâchoire,
conservées dans le sel, sont regardées comme une
nourriture très délicate, et sont assez estimées dans
certaines régions.
Les
« noues » ou « mésentère »,
membranes qui sont recueillies sur la raquette de la
morue, également salées, ont aussi leurs amateurs, mais
sont, paraît-il, très inférieures aux langues.
Les armateurs se désintéressent de ces deux produits
qu'ils abandonnent à l'équipage. Chaque pêcheur est, en
principe, autorisé à rapporter une tonne de langues.
Cette tonne d'un poids approximatif de 200 kilos
représente une valeur marchande d'environ 500 francs,
qui vient augmenter la part du marin
Extraits de « La pêche à la morue » de
Monsieur BRONKHORST
Administrateur des Affaires Maritimes
Source
Archimer (Archives d’Ifremer)
Photos : site « Le Bout menteux »